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jeudi 16 septembre 2010

Mrs Dalloway - Virginia Woolf


Les préparatifs d'une soirée, l'errance mentale d'un personnage énigmatique... C'est sur ces rares éléments d'intrigue que repose le récit d'une journée dans la vie de Clarissa Dalloway. Dans sa première oeuvre véritablement moderniste, Virginia Woolf rompt définitivement avec les formes traditionnelles du roman. Les souvenirs (ceux de Peter Walsh l'amour d'autrefois, de Sally Seaton l'amie de jeunesse) ressurgissent au gré de tout un réseau d'impressions et de sensations propres à l'héroïne, qui elle-même est vue à travers les yeux d'une myriade d'autres personnages (sa fille, Peter lui-même) qui traversent cette journée rythmée par le carillon de Big Ben, seul élément objectif qui demeure dans ce tableau impressionniste. Par un mouvement de ressac, le texte opère des incursions dans les différentes consciences en présence, qui à leur tour se coulent hors d'elles-mêmes pour envahir le monde extérieur et se relayer. Les différentes voix, sur le mode du monologue intérieur et du discours indirect libre, viennent enfler le texte, formant ainsi un entrelacs de "courants de conscience" tissé avec une aisance qui, déjà remarquablement maîtrisée, n'est pourtant qu'un prélude à la Promenade au Phare et aux Vagues qui constitueront l'apogée de l'oeuvre de Virginia Woolf.


Un roman surprenant d'un auteur que je découvre et auquel je me familiarise tout doucement. Car l'histoire est simple, mais les premières pages ont été difficiles à parcourir, tant la teneur du récit est pour le moins étrange. Le lecteur est plongé dès le départ dans l'esprit de Clarissa Dalloway, qui parcours la ville de Londres pour ses achats en prévision d'un dîner qu'elle donne le soir même. C'est l'occasion pour elle d'évoquer ses souvenirs, ses regrets, ses amitiés passées, notamment à cause du retour au pays d'un ancien amour, Peter Walsh.


L'écriture de Virginia Woolf est pour le moins déstabilisante au départ. Le temps pour le lecteur d'appréhender pas à pas un style de narration à priori anarchique - puisqu'on passe sans avertissement de l'esprit de Clarissa à ceux d'autres personnages, au gré du temps qui s'écoule durant cette journée particulière. Et puis, passées ces quelques pages, la magie opère et s'installe définitivement, on reste désespérément accroché à la narration, on parcours les lignes de ce récit sans interruption, à l'affût des sentiments de Clarissa, de ses envies, de ses pensées, balayés par la nostalgie d'une époque révolue que Virginia Woolf nous laisse entrapercevoir par petites touches.

A travers les yeux de nombreux personnages, qui tous évoluent dans l'entourage de Clarissa Dalloway, le lecteur en apprend plus sur cette femme réservée, souriante, dont l'insouciance et l'exubérance se sont peu à peu étouffées au contact d'une société stricte et puritaine, et d'un époux ennuyeux, qu'elle a pourtant préféré à son ancien amour. On pénètre les esprits de chacun, au fil de leurs pérégrinations dans la ville, en explorant leurs penchants, leurs désirs et leurs angoisses. C'est ainsi que l'on accompagne Richard Dalloway de retour d'un déjeuner chez une aristocrate londonienne, ou sa fille, Elizabeth, qui aime se perdre dans les rues de la ville en omnibus... 


Le plus surprenant - le plus déstabilisant en vérité - ce sont les incursions dans l'esprit dérangé de Septimus Warren Smith, un jeune homme rescapé de la guerre, dont la folie grignote peu à peu le cerveau, une folie et des divagations sans fin auxquelles assiste sa femme Rezia, impuissante. Tout aussi impuissant, le lecteur navigue dans les méandres de sa conscience, face à ses fantasmes, ses envies de suicide, les visions qui lui apparaissent et qui sont issues de son délire permanent. Il se heurte comme lui à l'inutilité et à l'incompréhension des médecins appelés pour le soigner. 

Le lecteur est donc confronté à la folie avec Septimus, à la nostalgie avec Clarissa, aux regrets avec Peter Walsh, mais aussi à la haine et à l'envie avec Miss Kilmann, qui enseigne l'histoire à Elizabeth, la fille des Dalloway, et méprise cordialement la mère de son élève, dont la condition sociale, le confort et la frivolité l'horripilent. Ses propres divagations nous font penser qu'elle aussi n'est pas loin, parfois, de sombrer dans la folie...

On retrouve toute la société anglaise de ce début du siècle dépeinte d'une manière tantôt légère, tantôt sarcastique. Mais c'est surtout la poésie de son style qui m'a profondément marqué. La sensibilité avec laquelle Virginia Woolf décrit les situations auxquelles sont confrontés les protagonistes, ou la force de leurs sentiments. Chaque pensée est mise en valeur et exacerbée par sa plume délicate. Les émotions de Peter Walsh vis à vis de Clarissa et de la vie en général, lors de son retour à Londres, est un passage que j'ai trouvé particulièrement émouvant. La manière dont les choses lui apparaissent, tour à tour merveilleuses et déprimantes, juste après sa rencontre avec la femme qu'il a aimé bien des années plus tôt, est exceptionnelle.

Comme vous l'aurez compris, je ne regrette pas d'avoir ouvert ce livre qui dormait dans ma PAL depuis trop longtemps : Mrs Dalloway est un texte surprenant.

Le résumé de cette édition évoque Les Vagues, un autre de ses ouvrages que je ne connais pas mais dont j'ai beaucoup entendu parler et que je vais probablement me procurer assez rapidement. Parce que Virginia Woolf est de ces auteurs que l'on adopte ou que l'on rejette d'emblée, et dont on cherche, je pense, une fois familiarisé avec le style, à dénicher chaque ouvrage. Un grand auteur, donc, et une découverte plus grande encore, dont je ne me suis pas encore remise !



Mrs Dalloway - Virginia Woolf - Le Livre de Poche





6 commentaires:

  1. Je viens juste de terminer ce roman. Et le moins que l'on puisse dire est que je l'ai beaucoup moins apprécié que toi...
    Je reconnais les qualités d'écriture et la finesse des descriptions psychologiques, mais je n'ai vraiment pas accroché avec le style si particulier, sa lenteur, les nombreux aller-retours. Dommage...

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  2. Beaucoup de gens disent qu'il faut commencer avec d'autres livres de cet auteur pour pouvoir mieux appréhender son style d'écriture : "Orlando" ou "Vers le phare" par exemple. Après, tout est une question de goût !

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  3. J'ai beaucoup lu "autour" de ses romans, me reste à aller voir de plus près "dedans"... Voilà un très beau billet Vilvirt, merci !! J'apprécie beaucoup ton blog !! ;o)

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  4. @Antigone : Merci pour ton commentaire !

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  5. je dois le lire pour le 1er octobre dans le cadre du club de lecture auquel j'appartiens, on doit lire aussi "les heures" en parallèle !!!!

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  6. @Georges : J'ai entendu parler des "heures" de Cunningham avec toutes sortes de références à Mrs. Dalloway à l'intérieur. Et tu fais bien de me le rappeler, parce que je l'avais un peu oublié, du coup, je vais le noter dans ma LAL ! Un club de lecture ??? Mon rêve !!

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